Editions La Lumière
« Votre livre précédent précise que les chrétiens sont appelés
à racheter des cultures entières, et pas seulement des
‘individus’, » commentait un professeur qui m'avait rejointe
après une conférence. Il avait ajouté, pensif : « Je n'avais
jamais entendu cela auparavant. »
Le professeur parlait de How Now Shall We Live ? et ses
propos me surprirent. Voulait-il vraiment dire qu'il n'avait
jamais eu vent de la notion d'une force rédemptrice
applicable à tous les domaines culturels ? Il secoua la tête : «
Non, j'ai toujours pensé au salut en termes d'individus. »
Cette conversation conforta ma décision d'écrire un nouveau livre qui traiterait des
thèmes liés à la vision du monde et qui serait un développement de How Now Shall
We Live ?
Voici quelques années, au moment où je travaillais sur ce précédent volume, le terme
de vision du monde ne figurait sur aucune liste comme bonne entrée en matière pour
une conversation. Informer les gens que la vision du monde était bien le sujet de votre
livre risquait de provoquer des regards ahuris et un brusque changement de sujet...
Aujourd'hui, au cours de mes déplacements dans le pays, j'ai senti chez les
évangéliques un vif désir de dépasser une foi purement privée, et d'appliquer les
principes bibliques à des sphères telles que le travail, les affaires et la politique. Si
vous feuilletez des publications chrétiennes vous trouverez probablement une demi-
douzaine de publicités pour des conférences sur la vision du monde, des instituts de la
vision du monde et des programmes sur le même thème. Il est évident que le terme
possède de nos jours une forte valeur marchande, ce qui dénote chez les chrétiens un
profond désir d'un cadre, d'une structure dominante capable d'apporter une unité à
leur vie.
Ce livre répond à ce profond désir et offre une orientation apte à promouvoir le
mouvement visant à rétablir la vision chrétienne du monde. Il vous aidera à identifier
le clivage entre le sacré et le séculier, clivage qui assigne de fait votre foi à la sphère
privée de « la vérité religieuse. » Il vous mènera d'étape en étape, - des étapes
praticables et concrètes - vers l’élaboration d’une vision chrétienne du monde dans
votre vie et votre activité. De plus, cet ouvrage vous montrera comment utiliser une
grille de lecture apte à sortir du terrible labyrinthe des idées et idéologies du monde
postmoderne. Les analyses de ce type ont pour objectif premier de libérer le
christianisme de sa prison culturelle, et du même coup la puissance qui peut
transformer le monde.
« L'Evangile ressemble à un lion en cage, » disait le grand prédicateur baptiste
Charles Spurgeon. « Il n'a nul besoin d'être défendu, mais simplement d'être libéré de
sa cage. » Cette cage est aujourd'hui, à proprement parler, notre acceptation
tranquille et sans discussion de la rupture entre le séculier et le sacré qui réduit le
christianisme à une affaire de croyance individuelle et privée. Déverrouiller la cage
réclame tout d'abord de notre part la conviction absolue que, selon les termes de
Francis Schaeffer, le christianisme, loin d'être une vérité d'ordre purement religieux,
est la vérité pleine et entière - la vérité qui renseigne tout le réel.
LE CŒUR CONTRE LE CERVEAU
La première étape dans la formation d'une vision chrétienne du monde consiste à
surmonter cette rupture abrupte entre « cœur » et « esprit. » Il faut rejeter la division
de l'existence entre, d'une part, un domaine sacré, limité par exemple à la pratique du
culte et à la morale personnelle, face à un domaine séculier englobant la science, la
politique, l'économie, et tout ce qui a trait à la sphère publique. Cette dichotomie
interne constitue aujourd'hui le plus grand obstacle à la libération de la puissance de
l'Evangile dans toutes les sphères de la culture.
Cette dichotomie se trouve encore renforcée par une division beaucoup plus grande
qui déchire toute la texture de la société moderne -- ce que les sociologues appellent la
division public / privé. « La modernisation introduit une nouvelle dichotomisation de
la vie en société, » écrit Peter Berger. « Cette dichotomie se situe entre les très grandes
et immensément puissantes institutions de la sphère publique (l’Etat, l'université, les
grandes corporations) et la sphère du privé » - soit la famille, l'église et les relations
personnelles.
Les grandes institutions publiques se prétendent « scientifiques » et « indépendantes
des valeurs, » ce qui signifie que celles-ci sont reléguées à la sphère privée du choix
personnel. P. Berger l'explique ainsi : « L'individu est livré à lui-même face à un vaste
éventail d'activités d'une importance cruciale pour la formation d'une identité qui
englobe l'expression de ses préférences religieuses et jusqu'à celle de sa vie sexuelle. »
En bref, la sphère privée est absorbée dans le relativisme moral. L'expression de P.
Berger est significative : « préférences religieuses. » La religion n'est pas considérée
comme une vérité objective à laquelle nous nous soumettons, mais comme une
question de goût personnel et de choix.
D'où la formule « division fait/valeur » parfois représentative de la dichotomie en
question.
Comme l'explique Francis Schaeffer, le concept de vérité a lui-même été scindé en
deux - un procédé illustré par un bâtiment de deux étages : au niveau inférieur se
trouvent la science et la raison, considérées comme la vérité officielle, institutionnelle,
contraignante pour tous. A cela s'oppose un niveau supérieur d'expérience non-
cognitive, lieu du sens donné par chacun. C'est le domaine de la vérité privée, où nous
entendons les gens dire : « C'est peut-être vrai pour vous mais ce n'est pas vrai pour
moi. »
VERITE TOTALE
LE CHRISTIANISME LIBERE DE SA CAPTIVITE CULTURELLE
NANCY PEARCEY
Francis Schaeffer
(30 janvier 1912 - 15 mai 1984)